Illustration en aquarelle représentant l’opposition entre traduction par intelligence artificielle et traduction humaine. À gauche, un robot bleu travaille sur un ordinateur portable au milieu de lettres flottantes et d’une ambiance froide et numérique. À droite, une traductrice écrit à la main dans un carnet, entourée de livres et de couleurs chaudes évoquant la créativité, l’émotion et la culture. Un livre ouvert relie visuellement les deux univers.

L’édi­tion se pré­cip­ite vers la tra­duc­tion automa­tisée. Pour la lit­téra­ture, les résul­tats sont sou­vent cat­a­strophiques, et les con­séquences dépassent large­ment quelques mal­adress­es de style. Voilà pourquoi l’IA ne rem­plac­era jamais les tra­duc­teurs humains.


Le scandale qui a ébranlé le monde de l’édition

En novem­bre 2024, un com­mu­niqué de presse en apparence anodin a provo­qué une onde de choc dans le monde lit­téraire. Veen Bosch & Keun­ing (VBK), le plus grand édi­teur néer­landais, récem­ment racheté par Simon & Schus­ter, lui-même absorbé par le fonds d’in­vestisse­ment Kohlberg Kravis Roberts, annonçait son inten­tion de recourir à l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle pour traduire une sélec­tion de romans en anglais. L’ex­péri­ence, s’empressa de pré­cis­er l’édi­teur, ne con­cer­nait que la « fic­tion com­mer­ciale » : romans policiers, romances, fan­ta­sy. Moins d’une dizaine de titres. Rien de grave.

La réac­tion fut immé­di­ate et furieuse. Tra­duc­teurs, auteurs et organ­i­sa­tions lit­téraires à tra­vers toute l’Eu­rope con­damnèrent ce que The Book­seller appela une « déci­sion désas­treuse ». Dans une let­tre ouverte adressée à VBK, le Con­seil européen des asso­ci­a­tions de tra­duc­teurs lit­téraires écriv­it : « Les livres sont écrits par des auteurs humains et doivent être traduits par des tra­duc­teurs humains. L’imag­i­na­tion, la com­préhen­sion et la créa­tiv­ité sont intrin­sèque­ment humaines et ne doivent pas être exclues d’au­cun texte lit­téraire. »

Mais la déci­sion de VBK n’é­tait pas un inci­dent isolé. En août 2024, le géant japon­ais de l’édi­tion Shogakukan annonçait un pro­jet de tra­duc­tion par IA de jusqu’à 400 light nov­els à des­ti­na­tion du marché nord-améri­cain sur deux ans. Par ailleurs, une enquête menée par la Soci­ety of Authors en 2024 révélait qu’un tiers des tra­duc­teurs pro­fes­sion­nels avaient déjà per­du des con­trats à cause des out­ils d’IA généra­tive. Le sens du mou­ve­ment est clair, et pro­fondé­ment inquié­tant.

Pour com­pren­dre pourquoi, il faut s’in­ter­roger sur ce que la tra­duc­tion d’un roman implique réelle­ment, et exam­in­er les échecs con­crets, par­fois absur­des, que les sys­tèmes d’IA ont déjà pro­duits.


La logique séduisante de la machine

Soyons hon­nêtes. L’ar­gu­ment en faveur de la tra­duc­tion par IA n’est pas sans fonde­ment, du moins sur le papi­er.

Une tra­duc­tion humaine pro­fes­sion­nelle d’un roman coûte générale­ment plusieurs mil­liers d’eu­ros et prend plusieurs semaines, par­fois des mois. Pour des édi­teurs qui opèrent avec des marges ser­rées, notam­ment pour des titres aux per­spec­tives com­mer­ciales incer­taines, ces chiffres sont intim­i­dants. Une IA peut pro­duire un pre­mier jet en quelques min­utes. Pour des langues où les tra­duc­teurs lit­téraires qual­i­fiés man­quent cru­elle­ment, les out­ils automa­tisés peu­vent au moins ouvrir une porte vers l’ac­ces­si­bil­ité.

La tech­nolo­gie s’est aus­si réelle­ment améliorée. Les pre­mières machines à traduire pro­dui­saient un résul­tat man­i­feste­ment mécanique : lit­téral, raide, sou­vent incom­préhen­si­ble. Les grands mod­èles de lan­gage mod­ernes gèrent la prose sim­ple avec une com­pé­tence raisonnable. Pour la fic­tion de genre à dom­i­nante nar­ra­tive et dia­loguée, pour les web nov­els et les réc­its en série où les lecteurs priv­ilégient la rapid­ité sur le fini, l’IA a trou­vé un créneau légitime. Les com­mu­nautés de tra­duc­tion ama­teur, qui s’emploient depuis longtemps à faire con­naître les romans asi­a­tiques aux lecteurs anglo­phones, utilisent sou­vent l’IA comme point de départ, avant d’y ajouter des notes cul­turelles et des cor­rec­tions styl­is­tiques.

Il existe aus­si une réflex­ion sérieuse à men­er sur la façon dont l’IA pour­rait assis­ter les tra­duc­teurs humains : génér­er des pre­miers jets à révis­er, main­tenir des glos­saires de noms de per­son­nages et de ter­mi­nolo­gie récur­rente, sig­naler des inco­hérences sur des cen­taines de pages. Util­isée comme out­il plutôt que comme sub­sti­tut, l’IA a quelque chose à offrir.

Le prob­lème sur­git lorsque les édi­teurs trait­ent l’IA non pas comme une assis­tante mais comme un rem­place­ment, et lorsqu’ils l’ap­pliquent au monde com­plexe, vocal et cul­turelle­ment dense de la fic­tion lit­téraire.


Quand la machine déraille : un catalogue de catastrophes

Le sens qui se perd

Les échecs les plus évi­dents sont séman­tiques. Les sys­tèmes de tra­duc­tion par IA, aus­si sophis­tiqués soient-ils, sont fon­da­men­tale­ment sta­tis­tiques : ils prédis­ent le mot ou la séquence la plus prob­a­ble à la suite d’une série don­née, en se fon­dant sur des mod­èles appris à par­tir de leurs don­nées d’en­traîne­ment. Ils ne com­pren­nent pas ce qu’ils traduisent. Ils ne savent pas que « bike » dans un thriller se déroulant dans les années 1970 désigne une moto, et non un vélo ; et c’est ain­si qu’un per­son­nage qui « sauta sur son bike et fila sur l’au­toroute » se retrou­ve dans l’édi­tion française à pédaler fréné­tique­ment sur son vélo, à la grande per­plex­ité du lecteur.

Ce type d’er­reur, con­fon­dre une moto et un vélo, invers­er le sens d’une phrase, traduire un nom pro­pre qui aurait dû rester tel quel, relève de ce que les lin­guistes pro­fes­sion­nels appel­lent les « erreurs cat­a­strophiques » : des ratés qui non seule­ment son­nent mal­adroite­ment, mais induisent active­ment en erreur. L’IA ne com­prend pas le con­texte. Elle ne peut pas dis­tinguer « banque » au sens financier de « bank », la berge d’une riv­ière. Elle ne peut pas saisir qu’un per­son­nage qui dit « Je tuerais pour un café » exprime un désir, pas une men­ace.

Les références cul­turelles s’en tirent encore plus mal. Une expres­sion idioma­tique, un proverbe, une blague con­stru­ite sur un jeu de mots dans la langue source ne se car­togra­phie pas directe­ment sur un équiv­a­lent dans la langue cible. Un tra­duc­teur humain com­pé­tent trou­vera une solu­tion : une autre expres­sion qui porte le même poids, une blague restruc­turée qui atter­rit dans le nou­veau con­texte cul­turel. L’IA traduira les mots lit­térale­ment et pro­duira quelque chose qui décon­certe, embrouille ou choque.

Le cauchemar particulier du français

Pour le français en par­ti­c­uli­er, la tra­duc­tion automa­tique se heurte à un ensem­ble de dif­fi­cultés struc­turelles qui met­tent en lumière les lim­ites de la tech­nolo­gie avec une clarté sai­sis­sante.

La typogra­phie des dia­logues. Le français et l’anglais trait­ent les dia­logues de façon rad­i­cale­ment dif­férente. En anglais, les paroles sont encadrées par des guillemets droits (“Hel­lo,” she said). En France, la très grande majorité des romans pub­liés utilisent le tiret cadratin (—) pour intro­duire chaque prise de parole, placé en début de ligne et suivi d’une espace. Les guillemets français (« … ») inter­vi­en­nent éventuelle­ment pour ouvrir et fer­mer la scène dans la typogra­phie tra­di­tion­nelle, mais dans l’édi­tion con­tem­po­raine, ils sont sou­vent sup­primés au prof­it du seul tiret cadratin dès la pre­mière réplique, un usage désor­mais dom­i­nant chez la plu­part des édi­teurs français.

Les sys­tèmes d’IA entraînés prin­ci­pale­ment sur des don­nées anglo­phones ratent sys­té­ma­tique­ment cette con­ven­tion. Ils repro­duisent le mod­èle anglais, en insérant des guillemets droits (“comme ça”) au lieu du tiret cadratin. Quand ils ten­tent le tiret, ils con­fondent le tiret cadratin (—) avec un sim­ple trait d’u­nion (-) ou un tiret demi-cadratin (–), et omet­tent l’e­space oblig­a­toire qui suit. Le résul­tat, pour tout lecteur ou cor­recteur français, sig­nale immé­di­ate­ment un texte non relu, non pro­fes­sion­nel, l’équiv­a­lent typographique d’une faute d’orthographe à chaque page. L’ironie est cru­elle : Wikipé­dia relève désor­mais que le tiret cadratin est « très fréquem­ment util­isé par l’IA généra­tive, au point d’en devenir une car­ac­téris­tique » et qu’il est par­fois surnom­mé le « tiret Chat­G­PT », non pas parce que l’IA maîtrise la con­ven­tion française, mais parce qu’elle l’u­tilise à tort dans des con­textes où elle n’a pas sa place, notam­ment dans des textes en prose con­tin­ue.

Le tu et le vous. Le français main­tient une dis­tinc­tion gram­mat­i­cale que l’anglais a aban­don­née il y a des siè­cles : le choix entre le tu fam­i­li­er et le vous formel pour s’adress­er à une per­son­ne. Ce choix n’est pas une sim­ple ques­tion de politesse ; il encode la total­ité de la rela­tion sociale et émo­tion­nelle entre les per­son­nages. Un inspecteur qui vou­voie un sus­pect et qui, dans un moment de mépris ou d’in­tim­ité inat­ten­due, bas­cule vers le tutoiement : ce glisse­ment porte un poids nar­ratif. Deux amants qui com­men­cent dans le reg­istre formel du vous et migrent pro­gres­sive­ment vers le tu jouent leur rap­proche­ment dans la struc­ture même de leurs phras­es.

Les sys­tèmes d’IA gèrent cela désas­treuse­ment. Ils assig­nent tu ou vous de façon plus ou moins arbi­traire, puis échouent à main­tenir la cohérence : un per­son­nage que l’on vou­voie à la page 12 pour­ra être tutoyé à la page 87 sans rai­son appar­ente… voire à la phrase suiv­ante. Pire, le sys­tème est inca­pable de saisir la sig­ni­fi­ca­tion émo­tion­nelle d’un change­ment de reg­istre. Le résul­tat n’est pas seule­ment gram­mat­i­cale­ment inco­hérent, il est incom­préhen­si­ble au niveau de la nar­ra­tion. Les rela­tions sem­blent se trans­former au hasard, sans rai­son que le lecteur puisse percevoir.

Les temps ver­baux et le passé lit­téraire. La prose nar­ra­tive française utilise un sys­tème de temps du passé rad­i­cale­ment dif­férent de l’anglais. Le passé sim­ple, un temps qui n’ex­iste guère à l’o­ral et se can­tonne essen­tielle­ment à l’écrit formel et lit­téraire, est l’épine dor­sale de la fic­tion française. Il exprime les actions accom­plies dans un passé nar­ratif. Aux côtés du passé sim­ple, l’im­par­fait décrit les états con­ti­nus, les actions habituelles et l’at­mo­sphère de fond. Ensem­ble, ils créent une tex­ture tem­porelle pré­cise.

L’anglais n’a pas d’équiv­a­lent direct. Et l’IA, lorsqu’elle traduit de l’anglais vers le français, doit décider, à par­tir du con­texte seul, sans com­préhen­sion véri­ta­ble, quel temps employ­er. Elle tend à se repli­er sur le passé com­posé, temps con­ver­sa­tion­nel du passé, qui est tech­nique­ment cor­rect mais sonne plat, informel et faux pour la fic­tion lit­téraire. Ou bien elle mélange les temps de façon inco­hérente, pro­duisant des pas­sages où la voix nar­ra­tive bas­cule entre les reg­istres d’une façon qu’au­cun auteur humain ne choisir­ait jamais.

Prenons un exem­ple sim­ple. La phrase anglaise “He walked to the win­dow and looked out at the rain” pour­rait devenir, sous la plume d’un tra­duc­teur humain : « Il s’ap­procha de la fenêtre et regar­da tomber la pluie. » : passé sim­ple, ton lit­téraire, rythme maîtrisé. L’IA pro­duira sou­vent : « Il a marché jusqu’à la fenêtre et a regardé dehors sous la pluie. » : passé com­posé, reg­istre fam­i­li­er, tour­nure mal­adroite. Mul­ti­plié sur trois cents pages, cet écart n’est pas une nuance : c’est un naufrage.

L’ac­cord gram­mat­i­cal et la cohérence de genre. La gram­maire française exige des accords en genre et en nom­bre sur les adjec­tifs, les par­ticipes passés et les pronoms. C’est déjà com­plexe dans l’écri­t­ure ordi­naire ; en fic­tion, cela s’é­tend aux choix nar­rat­ifs sur la façon dont les per­son­nages sont décrits, dont les objets sont gen­rés, dont une ambiguïté d’i­den­tité est main­tenue ou révélée. Les sys­tèmes d’IA font des erreurs ici en per­ma­nence, et ces erreurs, dis­per­sées sur des cen­taines de pages, s’ac­cu­mu­lent en un texte qui donne l’im­pres­sion d’être nég­ligé et non relu.

Les incis­es de dia­logue et l’in­ver­sion. La syn­taxe française des incis­es de dia­logue (dit-il, répon­dit-elle, mur­mu­ra Paul) obéit à des con­ven­tions pré­cis­es que l’IA ignore ou mal­traite régulière­ment. Les inver­sions sujet-verbe pro­pres à ce reg­istre (« Viens », dit-il plutôt que « Viens », il dit), la vir­gule avant l’in­cise lorsque la réplique ne se ter­mine pas par un signe fort, le retour à la ligne sys­té­ma­tique pour chaque locu­teur ; autant de détails que le lecteur fran­coph­o­ne perçoit immé­di­ate­ment lorsqu’ils sont mal traités, et qui brisent le con­trat de lec­ture.

La voix qui disparaît

Au-delà de ces défail­lances tech­niques se pose un prob­lème plus pro­fond : la tra­duc­tion par IA efface la voix de l’au­teur.

Tout écrivain pos­sède un rythme, une syn­taxe, un réper­toire d’habi­tudes ver­bales qui con­stituent son iden­tité sur la page. Les phras­es cour­tes et sèch­es de Camus. Les longues spi­rales prousti­ennes. La sécher­esse clin­ique d’un auteur de roman noir scan­di­nave déployée à des fins dérangeantes. Ces car­ac­téris­tiques ne sont pas des orne­ments ; elles sont le texte. Une tra­duc­tion qui les lisse, qui niv­elle tout vers une moyenne com­pé­tente et lis­i­ble, a pro­duit quelque chose de tech­nique­ment fonc­tion­nel et artis­tique­ment vide.

Les sys­tèmes d’IA, entraînés à pro­duire un résul­tat flu­ide et gram­mat­i­cale­ment cor­rect, sont pré­cisé­ment cal­i­brés pour pro­duire cette sorte de lis­sage. Ils aplatis­sent. Ils moyen­nent. Ils sont, par con­struc­tion, allergiques à l’ex­cen­trique, à l’idio­syn­crasique, au délibéré­ment mal­adroit… tout ce qui fait qu’une voix lit­téraire est dis­tinc­tive et mémorable. Comme l’a exprimé un lecteur bilingue avec une for­mule sai­sis­sante : « Les tra­duc­tions par IA don­nent l’im­pres­sion de courir dans un musée : on voit les chefs-d’œu­vre mais on rate les coups de pinceau. »

Les dialectes et les soci­olectes, les sché­mas de parole spé­ci­fiques à des per­son­nages défi­nis par leur classe sociale, leur région, leur âge, leur niveau d’é­d­u­ca­tion, posent des prob­lèmes ana­logues. Un per­son­nage qui par­le le joual québé­cois, ou le ver­lan de ban­lieue, ou le français châtié d’un aris­to­crate du XIXe siè­cle : ces voix requièrent un tra­duc­teur qui com­prend non seule­ment deux langues mais deux cul­tures, et qui pos­sède le tal­ent créatif pour trou­ver des équiv­a­lents qui por­tent la même charge sociale et émo­tion­nelle. L’IA n’a pas cette com­préhen­sion. Elle nor­malise.

Le problème de l’hallucination

Il existe un mode de défail­lance par­ti­c­uli­er aux grands mod­èles de lan­gage qui mérite une atten­tion par­ti­c­ulière : l’hal­lu­ci­na­tion. Ces sys­tèmes, lorsqu’ils man­quent de don­nées ou ne peu­vent déter­min­er la sor­tie cor­recte, ne dis­ent pas « je ne sais pas ». Ils inven­tent. Ils génèrent du texte vraisem­blable qui peut n’avoir que peu de rap­port avec la source.

En 2024, la Société française des tra­duc­teurs a mis en évi­dence ce risque explicite­ment, soulig­nant que l’IA généra­tive « préfère hal­lu­cin­er quand elle manque de don­nées, plutôt que de rester muette ». Dans un con­texte juridique ou tech­nique, l’hal­lu­ci­na­tion pro­duit des infor­ma­tions erronées. Dans un con­texte lit­téraire, elle pro­duit des phras­es erronées, des phras­es que l’au­teur n’a jamais écrites, des scènes sub­tile­ment altérées, des sens inver­sés. Un tra­duc­teur qui hal­lu­cine ne traduit pas ; il réécrit. Et il le fait de façon invis­i­ble, sans attri­bu­tion, sans respon­s­abil­ité.


Ce que la recherche confirme

Les preuves ne sont pas que factuelles. Une étude pub­liée en octo­bre 2024 par le Nat­ur­al Lan­guage Learn­ing and Gen­er­a­tion Lab de l’U­ni­ver­sité d’Ab­erdeen con­clut que la tra­duc­tion lit­téraire demeure « un domaine exclusif des tra­duc­teurs humains ». La com­plex­ité styl­is­tique, émo­tion­nelle et cul­turelle de la fic­tion lit­téraire se situe, pour l’in­stant, au-delà de ce que l’IA peut repro­duire de façon fiable.

Le tableau économique ren­force ce con­stat. Louise Rogers Lalau­rie, qui a traduit quinze romans du français, a relevé que la post-édi­tion d’une tra­duc­tion par IA, relire ligne à ligne pour cor­riger les erreurs, les inco­hérences et les mal­adress­es, peut finir par coûter plus cher qu’une bonne tra­duc­tion humaine dès le départ. « La tra­duc­tion par IA, impub­li­able et fréquem­ment incom­préhen­si­ble, a ajouté env­i­ron trois semaines et au moins quelques mil­liers d’eu­ros au proces­sus », a‑t-elle expliqué.

Les édi­teurs qui croient économiser de l’ar­gent ne font peut-être que redis­tribuer les coûts, tout en dégradant la qual­ité et en démoral­isant les pro­fes­sion­nels qui accom­plis­sent le vrai tra­vail de répa­ra­tion.


Le modèle hybride : compromis équitable ou escroquerie bien habillée ?

Les par­ti­sans de la tra­duc­tion par IA invo­quent sou­vent le « mod­èle hybride » : l’IA génère un pre­mier jet, un tra­duc­teur humain révise et peaufine. Cela sem­ble raisonnable. Pour ceux qui pra­tiquent cet exer­ci­ce au quo­ti­di­en, c’est une tout autre réal­ité.

Ce que les défenseurs du mod­èle hybride appel­lent pudique­ment « post-édi­tion » ressem­ble en pra­tique à une retra­duc­tion déguisée. Les phras­es issues de l’IA sont sou­vent ban­cales, alam­biquées, ou ne veu­lent tout sim­ple­ment rien dire. Cer­tains pas­sages con­tre­dis­ent frontale­ment la ver­sion orig­i­nale, non par nuance ou inter­pré­ta­tion, mais par erreur pure, une incom­préhen­sion totale de la phrase. Des mots restent dans la langue source, non traduits, comme des îlots aban­don­nés au milieu du texte. L’IA invente des verbes qui n’ex­is­tent pas, forge des con­struc­tions gram­mat­i­cales qui ne cor­re­spon­dent à aucun usage réel. Et par­fois, plus trou­blant encore, des phras­es entières dis­parais­sent, pure­ment et sim­ple­ment omis­es, sans rai­son appar­ente, comme avalées par la machine.

Le résul­tat ? Un tra­duc­teur pro­fes­sion­nel engagé pour « cor­riger » se retrou­ve à retraduire de l’or­dre de 80 % du texte. Et il ne peut pas faire autrement que d’avoir l’œil en per­ma­nence rivé sur la ver­sion orig­i­nale, con­frontant chaque phrase à la source, traquant les trahisons et les absences. Ce n’est plus de la révi­sion : c’est une tra­duc­tion com­plète, menée dans les con­di­tions d’une tra­duc­tion ordi­naire, mais rémunérée comme une sim­ple relec­ture.

C’est là que réside le piège économique du mod­èle hybride. Les édi­teurs qui y recourent paient moins, en comp­tant sur le fait que le tra­duc­teur se con­tentera d’un sur­vol rapi­de. Mais un tra­duc­teur con­scien­cieux, qui aime son méti­er, ne peut se résoudre à livr­er un texte médiocre. Sa con­science pro­fes­sion­nelle le con­traint à un ren­du de qual­ité : que le lecteur français vive la même expéri­ence de lec­ture que les pre­miers lecteurs de la ver­sion orig­i­nale. Il cor­rig­era donc, récrira, peaufin­era, y con­sacrant un temps con­sid­érable, pour une rémunéra­tion qui ne cor­re­spond pas à l’am­pleur réelle du tra­vail accom­pli.

Le mod­èle hybride ne réduit donc pas le tra­vail humain : il le pré­carise. Il déplace la valeur du tra­duc­teur sans la faire dis­paraître, tout en créant les con­di­tions d’une exploita­tion silen­cieuse. Et il dégrade insi­dieuse­ment la pro­fes­sion : à force de traiter la tra­duc­tion comme une sim­ple activ­ité de cor­rec­tion mécanique, il décourage les voca­tions, érode les savoir-faire, et pré­pare le ter­rain à une nor­mal­i­sa­tion du médiocre.

Il y a aus­si la dis­tinc­tion, de plus en plus invo­quée pour jus­ti­fi­er le recours à l’IA, entre « fic­tion com­mer­ciale » et « fic­tion lit­téraire ». VBK a for­mulé cette dis­tinc­tion explicite­ment : l’IA pour les thrillers et les romances, les humains pour les œuvres sérieuses. Mais comme l’a relevé la tra­duc­trice et lau­réate du Book­er Inter­na­tion­al Michele Hutchi­son, cela implique que la fic­tion com­mer­ciale n’im­pli­querait aucun tra­vail créatif, ce qui est une insulte aux auteurs comme aux lecteurs. Un thriller bien con­stru­it, une romance pleine d’e­sprit, une fan­ta­sy soigneuse­ment tra­vail­lée ne sont pas des œuvres mineures. Elles méri­tent le même soin à la tra­duc­tion.


Conclusion : traduire est un acte de création, et la raison pour laquelle l’IA ne remplacera jamais les traducteurs humains

Le débat autour de l’IA et de la tra­duc­tion lit­téraire est, en son cœur, un débat sur l’u­til­ité de la lit­téra­ture.

Si un roman est un vecteur d’in­trigue, une séquence d’événe­ments à trans­fér­er d’une langue à une autre aus­si effi­cace­ment que pos­si­ble, alors la tra­duc­tion par IA, avec quelques cor­rec­tions, pour­rait être jugée adéquate. Mais si un roman est une œuvre d’art, un objet fab­riqué dans lequel chaque phrase, chaque rythme, chaque choix de mot est por­teur de sens, alors traduire n’est pas trans­fér­er, c’est recréer. Le tra­duc­teur n’est pas un con­duit ; il est un co-auteur, tra­vail­lant dans l’om­bre de l’o­rig­i­nal pour pro­duire quelque chose qui vive pleine­ment dans une nou­velle langue et une nou­velle cul­ture.

Aucun algo­rithme, aus­si sophis­tiqué soit-il, ne peut faire cela. Non pas parce que l’IA manque de puis­sance de cal­cul, mais parce qu’elle manque de tout ce qui rend le lan­gage humain : l’ex­péri­ence vécue de la cul­ture, l’in­tel­li­gence émo­tion­nelle pour saisir l’ironie et l’in­tim­ité, le juge­ment esthé­tique pour savoir qu’une phrase est juste.

Les lecteurs méri­tent de savoir quand le livre qu’ils tien­nent entre les mains a été traduit par une machine. Les édi­teurs, les auteurs et les lég­is­la­teurs devraient œuvr­er à des normes de trans­parence qui le ren­dent man­i­feste. Et la com­mu­nauté lit­téraire devrait con­tin­uer à affirmer haut et fort que la tra­duc­tion de fic­tion est un acte créatif qui ne peut être automa­tisé sans perte.

Quelque chose se perd tou­jours à la tra­duc­tion. Avec l’IA, ces pertes sont trop impor­tantes pour être ignorées.

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Sources: Soci­ety of Authors, “SoA sur­vey reveals a third of trans­la­tors and quar­ter of illus­tra­tors los­ing work to AI” (11 April 2024); The Guardian, “Dutch pub­lish­er to use AI to trans­late ‘lim­it­ed num­ber of books’ into Eng­lish” (4 Novem­ber 2024); The Guardian, “‘It gets more and more con­fused’: can AI replace trans­la­tors?” (11 Novem­ber 2024); The Book­seller (Novem­ber 2024); World Lit­er­a­ture Today (2025); Glob­al­Da­ta / Ver­dict (2025).