Il y a quelques mois, j’ouvre un manuscrit, une traduction IA. Roman d’aventure, club de bikers américain, des gars taiseux, des Harley, des routes qui n’en finissent pas. Ça s’annonçait bien.
Sauf que dans la version française, les héros se déplaçaient à vélo.
L’IA avait traduit bike par vélo. Le seul sens qu’elle connaissait. En une décision algorithmique, toute l’atmosphère du livre s’était effondrée. Ce n’était plus un roman de bikers. C’était le Tour de France.
J’aurais pu en rire. Sauf que ce n’est pas un cas isolé. C’est mon quotidien.
Ce que personne ne vous dit sur la traduction automatique, aka la “traduction IA”
Les outils d’IA traduisent vite, et le résultat semble correct à première vue. C’est précisément le problème. Parce qu’un lecteur francophone ne va pas pointer du doigt une règle de grammaire, il va juste ressentir que quelque chose cloche, refermer le livre, et passer à autre chose. Et l’auteur, lui, ne le saura jamais.
Ce que je vois défiler sur mon bureau, ce sont des textes qui ont l’air de français mais qui n’en ont pas le goût. Voici les quatre problèmes que je retrouve à peu près systématiquement.
1. Le tu et le vous : un choix que l’IA fait au hasard
Quand je corrige un roman traduit automatiquement, l’une des premières choses que je vérifie, c’est la cohérence du tutoiement et du vouvoiement. Et très souvent, c’est le bazar.
En anglais, you est you, la langue ne vous force à aucun choix. En français, chaque réplique est une décision. Tu ou vous ? Intimité ou distance ? Complicité ou hiérarchie ? Ce n’est pas anodin : deux amants qui se vouvoient encore après des semaines parce que l’un d’eux maintient une distance, c’est de la matière romanesque pure. Un personnage qui tutoie son patron pour marquer son mépris, c’est un acte de caractérisation.
L’IA choisit une forme, l’applique, puis l’oublie et bascule sur l’autre sans raison dramatique. J’ai corrigé des scènes entières où un personnage commençait en tutoyant son interlocuteur et le vouvoyait à la fin du même échange. Pour le lecteur, c’est une rupture qu’il ne sait pas nommer, mais qu’il ressent.
2. Les dialogues : une typographie qui a du sens
En français, les dialogues ne fonctionnent pas comme en anglais. Pas de guillemets : on utilise le tiret cadratin en début de réplique, et les incises, ces petits éléments narratifs glissés dans l’échange, suivent des règles précises qui rythment la lecture.
Un dialogue correctement présenté ressemble à ceci :
Ellie referma la porte derrière elle.
— Tu étais où ? lui demanda Suzi depuis le couloir.
— Sur le pont. Je n’arrivais pas à dormir.
— Il t’a parlé ?
Elle s’arrêta.
— À peine.
Ce que je reçois souvent ressemble à ça :
Ellie referma la porte derrière elle. — Tu étais où ? lui demanda Suzi depuis le couloir. — Sur le pont. Je n’arrivais pas à dormir. — Il t’a parlé ? Elle s’arrêta. — À peine.
Narration et répliques confondues dans le même bloc, sans respiration. Ce n’est pas un détail de mise en page, c’est la différence entre un texte qu’on lit et un texte qu’on déchiffre. Et quand le manuscrit fait cent mille mots, corriger ça revient à reprendre chaque page une par une.
3. Le passé simple : le temps que l’IA ne connaît pas
Celui-là, je le vois dans presque chaque manuscrit. Et c’est celui qui fait le plus de dégâts auprès des lecteurs.
Le roman français se raconte au passé simple. Il entra dans la pièce. Elle se retourna. Leurs regards se croisèrent. C’est le temps du récit, celui qui donne au texte sa fluidité et son souffle littéraire.
L’IA, elle, produit du passé composé. Il est entré dans la pièce. Elle s’est retournée. C’est le temps de la conversation, du texto, du compte-rendu oral. Ça alourdit tout. Ça hache le rythme. Ça donne l’impression de lire un rapport plutôt qu’un roman.
Une lectrice m’a confié qu’elle avait eu l’impression de lire une recette de cuisine. Elle avait renvoyé toute la série sur Kindle. Ce n’est pas du purisme grammatical, c’est une question d’expérience de lecture. Et un roman qu’on ne peut pas lire fluidement est un roman dont on ne recommande pas le tome un.
4. Les expressions qui n’existent pas
La traduction automatique est construite sur la reconnaissance de schémas. Quand elle tombe sur quelque chose qu’elle ne sait pas interpréter, elle produit quelque chose qui ressemble à du français, mais qui accroche.
Quelques exemples que j’ai relevés ces derniers mois :
- « Souhait de paillettes » pour glitter wish, ça n’existe pas. Le lecteur bute dessus et sort de l’histoire.
- « Moments d’identité » pour identity moments, sans signification en français. On dirait moments rien qu’à nous, moments privilégiés.
- « Cuite morte » pour dead drunk, en français : ivre morte, complètement schlass.
- « Fit claquer sa langue depuis sa place » pour tsked from her seat, l’expression n’existe pas. On dirait poussa un soupir agacé ou fit claquer sa langue d’un air réprobateur.
Ces maladresses, les lecteurs les remarquent. Ils les mentionnent dans leurs avis. Et ils les attribuent à l’auteur, parce que c’est son nom sur la couverture, pas celui de l’algorithme.
Pourquoi ça m’importe
Je ne raconte pas tout ça pour faire peur à qui que ce soit, ni pour défendre mon bout de gras. Je le raconte parce que derrière chaque manuscrit, il y a un auteur qui a passé des mois, parfois des années, à construire une histoire. Et il mérite que cette histoire arrive intacte au lecteur francophone.
La traduction automatique peut être un point de départ. Mais entre un premier jet et un texte publiable, il y a un travail humain que les algorithmes n’accomplissent pas encore, et qui, à mon avis, ne se délègue pas.
Si vous êtes traducteur ou traductrice et que vous reconnaissez ces erreurs : bienvenue dans mon quotidien. Et si vous êtes lecteur et que vous avez déjà refermé un roman sans trop savoir pourquoi, il y a des chances que vous ayez croisé l’un de ces problèmes sans le savoir.
Vous êtes traducteur ou traductrice et vous voulez partager cet article avec un auteur anglophone ? J’en ai écrit une version en anglais, disponible ici : [What AI translation gets wrong about French fiction]
Sophie, Élan & Co | Traductrice et correctrice littéraire EN→FR
sophie@elanandco.fr | elanandco.eu